L’illusion de la mondialisation

crossvegas-jinglecross

Les États-Unis ont été le théâtre des deux premières manches de la Coupe du monde de cyclo-cross ces derniers jours. De vraies réussites sportives et organisationnelles. Mais derrière ces shows à l’américaine se cache une évidence : la globalisation de la discipline hivernale vantée par l’UCI n’est pas une réalité effective. Un revers. Le cyclo-cross reste un sport européen voire flamand. « So-called globalization ». Photos : Courtesy CrossVegas.

 

Nos craintes formulées dans notre éditorial du mois de septembre se sont confirmées lors des compétitions proposées ces dernières semaines. Le cyclo-cross est inexorablement un sport flamand. La Suisse a vu déferler sur ses terres des athlètes belges motivés et en définitive vainqueurs. Klaas Vantornout s’est imposé à Baden devant son coéquipier Eli Iserbyt et d’autres crossmen habitués des labourés flamands. Jens Adams a pour la première fois levé les bras chez les professionnels à Illnau. La Coupe du monde n’a pas échappé à cette logique. Les dix premiers du classement général du challenge UCI chez les Hommes après deux manches sont… belges. Ces résultats sont bien évidemment en partie liés à des athlètes flamands simplement au-dessus du lot, à l’image d’une jeune garde menée par le champion du monde Wout van Aert. Mais pas seulement. Bien au contraire, le règlement UCI modifié il y a deux saisons et les volontés accélérées de globalisation ne peuvent que favoriser de telles conclusions et des tableaux où le drapeau belge domine.

 

La charrue avant les bœufs

Sortir des sentiers battus. Les rumeurs et les projets exotiques confirmés se sont multipliés ces dernières saisons dans les labourés. Côté européen d’abord : Stockholm fut bel et bien en lice pour l’accueil des Championnats du monde 2018 avant que Valkenburg (et son Caubergcross) lui grille la priorité. La marque Stannah a pour sa part proposé deux nouveaux rendez-vous (avortés) en Coupe du monde en Croatie puis en Turquie après avoir intégralement financé la manche italienne organisée sur l’hippodrome de Rome. Ces projets ont été abandonnés au moment même où le sponsor s’est subitement et définitivement retiré des sous-bois : écartant ainsi le cyclo-cross de Rome du calendrier principal. L’UCI a suivi ces explorations, parfois délirantes, dans l’optique d’une relance d’un challenge en bout de course. La Coupe du monde a en effet perdu de sa superbe, des dernières annulations rencontrées à Roubaix ou à Montréal n’ont permis que l’organisation de six puis sept rendez-vous ces deux dernières saisons. Le Superprestige et le Bpost Bank Trofee ont naturellement distancé la série présentée par l’Union Cycliste Internationale. La réaction, échelonnée, a été formulée cette saison. Neuf manches sont au programme de la Coupe du monde, une première depuis 2008. L’Allemagne et l’Italie réintègrent le calendrier afin d’étendre au mieux la discipline sur le continent européen en plus – donc – des deux manches américaines disputées la semaine passée un an après une première expérience réussie à Las Vegas.

 
sophie-at-line
 

L’internationalisation de la discipline hivernale semble donc essentiellement passer par la Coupe du monde, qui se résume finalement en une américanisation progressive managée par l’UCI, son Comité directeur et une Commission Cyclo-cross aux compétences élargies. Cette mondialisation – parallèle au développement d’épreuves comme le CrossVegas depuis 2007 – a donc été dans un premier temps saluée et modérée bien avant cette accélération véritablement soudaine. Cette dernière est finalement concomitante à la nomination de l’Américain Mike Plant à la tête de la Commission. Louisville a accueilli avec succès les Championnats du monde 2013, les premiers organisés sur le sol américain et surtout en dehors du continent européen. La Coupe du monde devait donc logiquement suivre cette démarche, en pleine évolution après par exemple la première organisation britannique à Milton Keynes (une réussite sportive, un échec économique). Les candidatures de Providence puis du CrossVegas ont accentué les espoirs de la nouvelle nation omniprésente de la planète cyclo-cross. L’UCI a donc franchi le pas la saison dernière en intégrant deux rendez-vous américains : le CrossVegas aux États-Unis et Montréal au Canada. Mais déjà, un nouvel échec se manifestait. Les réalités économiques et les capacités organisationnelles n’avaient pas été prises en compte dans l’établissement d’un calendrier bâclé. La manche montréalaise n’a pu se maintenir et ne figure toujours pas au calendrier international malgré diverses promesses de retour. L’oubli.

 

« Et même en bonne santé, je songerais à sauter ces manches américaines. Je ne vois pas où est la valeur ajoutée car l’UCI ne soutient pas les équipes » – Mathieu van der Poel

 

Deux manches ont donc été soumises aux États-Unis en trois jours cette saison, afin d’officiellement limiter les coûts. Bref, deux manches devaient rentabiliser le déplacement et une traversée de l’Atlantique parfois délicate pour certaines fédérations européennes : une réponse aux remarques formulées par quelques athlètes au lendemain du CrossVegas 2015. L’Union Cycliste Internationale a alors offert le plus long transfert de la saison. 3 heures d’avion pour les coureurs, 1529 miles (2460 kilomètres) à effectuer en quelques heures pour les suiveurs afin d’enchaîner le CrossVegas disputé dans le Nevada et le Jingle Cross à Iowa City. Ces points deviennent de vraies problématiques quand les coûts de tels déplacements doivent être intégralement prises en charge par les équipes voire les coureurs eux-mêmes. L’UCI ne peut pas financer ces voyages, les fédérations sportives n’ont pas les moyens : sauf une. USA Cycling prend en charge les transferts de ses athlètes sur le sol européen tout au long de la saison. La Britannique Helen Wyman – membre de la Commission Cyclo-cross de l’UCI à titre indicatif – a pour sa part effectué un calcul coût-avantage, se présentant uniquement au départ du Jingle Cross. Les listes de départ sont ainsi logiquement réduites. Comme en 2015, l’UCI a trouvé une belle alternative et a doublé les sélections étasuniennes. Sur les 57 partants du Jingle Cross masculin, 33 étaient donc belges ou américains. L’idéal du cyclo-cross mondialisé est déjà loin, une internationalisation semée d’embûches.

 

Une Coupe du monde flamande

Les résultats des deux rendez-vous masculins ont confirmé ces problèmes en définitive prévisibles. Les performances sportives sont certes là : les dix premiers du classement général de la Coupe du monde sont flamands après deux manches sur neuf parcourues au total. Nul doute que Mathieu van der Poel et Lars van der Haar absents – car blessés – viendront rivaliser avec certains belges lors des prochains cyclo-cross inscrits au calendrier de la série. Wout van Aert a dominé la discipline après deux retours tonitruants et des fins de courses impressionnantes. Les scénarios ont été intéressants malgré ces conclusions. Les rebondissements à l’occasion du CrossVegas puis du Jingle Cross se sont multipliés. Mais les sept premiers du cyclo-cross établi dans le désert du Nevada sont belges, huit Flamands figurent dans le top 10. Le même constat s’est affiché à Iowa City où les Belges ont encore une fois écrasé toute concurrence en captant les cinq premières places, huit rangs dans le top 10. Côté américain, seul Stephen Hyde a finalement pu percer, devant se contenter d’une dixième place lors du Jingle Cross ; le champion national Jeremy Powers étant handicapé par une chute connue à Waterloo quelques jours plus tôt. Le paradoxe est flagrant. Car au-delà de cette question sportive, cette domination est aussi voire surtout liée à différents points de règlements sensibles pour les athlètes flamands ou encore à des listes de départ réduites pour une manche de Coupe du monde. Quand la loi se confronte à la logique.

 

« J’ai déjà 34 ans. L’importance est de prendre du plaisir. Là je n’aime pas ça. Je préfère ne pas aller aux États-Unis et ainsi m’éviter le décalage horaire » – Klaas Vantornout

 

Le calendrier européen au bord de l’implosion et le poids de multiples sponsors majeurs flamands obligent l’UCI à positionner les deux premiers rendez-vous en ouverture, très tôt : déplaçant par conséquent le Jingle Cross ordinairement programmé en décembre au mois de septembre. La saison s’étend, les cyclo-cross estivaux s’enchaînent et viennent de façon aussi problématique se confronter à la saison sur route. Car différents athlètes ne peuvent – au-delà du critère économique – s’engager. Mais les Belges eux se déplacent. Dix-sept furent au départ des deux manches. Seuls Klaas Vantornout et Eli Iserbyt – sélectionnés de droit – ont préféré éviter le décalage horaire pour privilégier Baden. Pourtant, les intérêts des sponsors des formations belges ne sont pas aux États-Unis. Les équipes Beobank-Corendon, Marlux-Napoleon Games ou Crelan-Vastgoedservice sont liées à des marques belges. Telenet Fidea Lions est l’exception, à la lumière de l’implication de son partenaire principal et de son vélociste américain Trek. Les autres belges se déplacent pour répondre à un cercle vicieux instauré en 2014, afin de se maintenir dans le top 50 mondial et pouvoir prendre le départ des prochaines manches de Coupe du monde qui ont pour eux de vrais intérêts : Valkenburg, Koksijde, Namur, Zolder. Pour rappel, le règlement actuel ne permet plus aux Belges non membres de ce top 50 de s’aligner. Les principaux points étant attribués sur ces manches, la présence devient indispensable pour conserver son rang.

 
wout-sand
 

Le paradoxe féminin

La problématique côté féminin a finalement été proche. Les critères sportifs ont été satisfaisants : les principales athlètes américaines se sont manifestées à l’occasion des deux manches étasuniennes, d’autres crosswomen habituées des épreuves US ont pu briller – à l’image de la championne de France Caroline Mani deuxième du Jingle Cross. La victoire du CrossVegas féminin s’est jouée au sprint au terme d’une fin de compétition serrée où la Néerlandaise Sophie De Boer a devancé sur le fil Katerina Nash et Katie Compton. Cette dernière, championne des États-Unis, s’est imposée à domicile à Iowa City. Les crosswomen américaines ont donc confirmé à Las Vegas puis au Jingle Cross – si cela était nécessaire – leur poids majeur au sein du cyclo-cross féminin. Le circuit américain et les athlètes qui y évoluent sont ainsi devenues indissociables du calendrier international chez les Dames. Mais des manquements majeurs se sont juxtaposés à cette réussite affichée. Dix nations uniquement étaient représentées au départ des deux compétitions. Trente-sept crosswomen seulement se sont alignées au CrossVegas puis au Jingle Cross : un chiffre excessivement faible en comparaison des listes de départ établies en Coupe du monde la saison dernière. Dix-huit de ces trente-sept féminines étaient dotées d’une licence américaine : l’UCI ayant accordé cette saison encore une dérogation à USA Cycling sur son sol en Coupe du monde ; un droit uniquement valable chez les juniors et auprès des espoirs lors d’une organisation européenne.

 
sophie-sprint
 

Les absences au départ des deux premières manches de la Coupe du monde Dames se sont vues. Des nations manquaient à l’appel, des crosswomen ont fait l’impasse. Certaines doivent encore associer deux calendriers distincts. La championne du Luxembourg Christine Majerus fera bel et bien une saison complète. Mais elle doit encore associer durant quelques semaines la route et les labourés : un déplacement aux États-Unis en septembre est donc impossible. Un exemple parmi d’autres. L’Australie a fait faux bond. Pourtant, chaque année depuis 2007 et la première édition du CrossVegas, diverses crosswomen de ce pays (telle Lisa Jacobs) sont au départ : une épreuve située en fin de saison pour ces sportives australiennes. Les sélections européennes ont amené des équipes réduites sur le sol américain, Helen Wyman n’a pris part qu’à une manche comme nous l’évoquions plus tôt. Les raisons sont encore économiques, quand une nouvelle fois l’UCI n’apporte pas de réponses financières. Les grilles de prix n’ont toujours pas été réajustées. Wout van Aert a touché 5000€ à deux reprises, Sophie De Boer puis Katie Compton 1000€. Une dixième place donne droit à 350€ chez les Dames, 1200€ côté masculin. Ces inégalités flagrantes ne peuvent qu’accentuer l’éclaircissement de grilles de départ, au sein d’une catégorie où de même les fédérations et les groupes sportifs s’impliquent moins. Les primes de départ et de voyages auparavant amorties par les organisations américaines sont réduites au minimum en Coupe du monde.

 

Deux cyclo-cross

Les spectateurs ont donc encouragé l’intégralité des coureurs, élément – c’est vrai – rare en Belgique où seules les stars flamandes et quelques profils atypiques bénéficient de belles côtes de popularité. La descente du Mount Krumpit à Iowa City n’a pu que rappeler les traditionnelles sections du Koppenbergcross : d’un dénivelé impressionnant à une vraie foule amassée le long des barrières. Les manches proposées plus tard à Zeven ou Fiuggi ne connaîtront fort probablement pas une telle affluence surtout rencontrée au Jingle Cross. Ces phénomènes ne peuvent cacher une vraie rupture, celles de deux cyclo-cross. Alors, nous étions bien au pays de l’Oncle Sam. L’horaire était différent, les barrières aussi. Le speaker « is making the show ». Le cyclo-cross américain reste une discipline différente de la définition européenne portée par une petite région. Peu de coureurs s’affrontent dans les sous-bois belges devant un public toujours innombrable. Le rapport est souvent inversé aux États-Unis où les compétitions se multiplient en compagnie de plusieurs centaines de coureurs. Le Jingle Cross s’est maintenu trois jours de suite au calendrier, le pays est celui qui compte le plus d’épreuves UCI (devant la Belgique). Les catégories de tous âges s’enchaînent, les courses professionnelles et amateurs se confondent devant un public familial. Le cyclo-cross américain est donc ce show porté par une épreuve organisée en nocturne et le « Dollar Hands-up » : une tradition bien américaine où les spectateurs tendent des billets d’un dollar aux différents crossmen.

 

« C’est différent, le public est très sportif et encourage chaque coureur. Tout le monde supporte tout le monde. On ne voit jamais cela en Belgique » – Kevin Pauwels

 

L’UCI ne peut bien sûr qu’appuyer de telles initiatives et ouvrir sa Coupe du monde a de nouvelles organisations situées au-delà du continent européen. Mais les étapes bâclées associées à de vrais déséquilibres entre les catégories et les fédérations rendent en définitive la tâche délicate et incomplète. Montréal fut cet échec, ce rappel symbolique la saison passée. Car la mondialisation du cyclo-cross perçue ces derniers jours est une tentative d’américanisation ou d’importation d’une discipline sur un territoire qui paradoxalement la vit de façon totalement différente voire inversée. Une juxtaposition de deux sports. Les organisations et les compétitions ont été des réussites, comme dans le Kentucky lors des Championnats du monde 2013. Mais de nombreuses problématiques restent en suspend ou sont simplement écartées. Certes le calendrier UCI s’internationalise progressivement, la saison s’est élargie. Les situations elles ne changent pas et la domination belge persiste. La Coupe du monde a pris ce chemin américain. Mais elle ne peut se résumer au déplacement de crossmen belges ou d’autres européens aux États-Unis. Le CrossVegas le permettait finalement déjà auparavant, bien avant l’arrivée du label. L’UCI se targue d’une globalisation. Mais ne nous y trompons pas. Le Flamand a eu une part majeure sur le podium du CrossVegas, du Jingle Cross et même dans les interviews d’après-course. Là où les langues officielles de l’UCI sont le Français et l’Anglais, la première citée se voit supplantée par le Flamand. Jamer!

Sébastien De Cock